dimanche 1 juin 2008

Décryptage

La voiture se lance sur la piste cabossée qui mène au poste kilométrique 12 “où les pires atrocités ont été commises”, nous a t-on prévenu. Le silence se fait pesant et transcrit toute l'appréhension que nous avons à nous rendre sur ce lieux maudit. Cigarette à la bouche, cherchant une contenance pour combler le vide qui nous entoure, je regarde défiler la route. Le paysage n'est que désolation. Maisons incendiées, marchés dévastés. Les rares regards que nous croisons reflètent la peur des heures passées. Car l'horreur est passée par là, en plein coeur de l'Afrique, comme pour lui arracher son âme.

En octobre 2002, en République centrafricaine, des rebelles dirigés par l'actuel président Bozizé opèrent une rapide percée vers la capitale dans l'objectif de renverser le pouvoir d'Ange-Félix Patassé. Le chef de l'Etat est aux abois. Son armée est dépecée. La population est contre lui. Il est prêt à tout pour garder son siège, son compte en suisse et ses villas sur la Côte d'Azur. Il fait appel aux troupes libyennes, aux milices tchadiennes et aux mercenaires congolais qu'il paye en valises de diamants, pillés sur l'héritage des enfants centrafricains.

La bataille est rude dans la capitale, Bangui. Combats de rue et bombardements à l'aveugle remplissent les hôpitaux de civils, comme ce petit garçon de 7 ans rencontré sur un lit sans matelas, branché à quelques fils dont on ne sait si ils le reliaient à la vie où ou à la mort. La rébellion s'essouffle. Elle se replie à plusieurs dizaines de kilomètres dans l'espoir de regagner des forces pour l'estocade finale. L'heure est à la vengeance. Le président en sursis lance un contre offensive. Les troupes congolaises ont carte blanche. Les dieux ont toujours soif disait Anatole France, mais ils ont faim aussi. Les droits de la guerre sont alors piétinés par ses combattants de circonstance que l'on laisse, sans contrainte, rétribuer sur la bête leurs actes de mort. La population civile, considérée comme complice des rebelles, devient la cible vulnérable des soldats criminels.

Le bruit du moteur s'arrête. Trois pierres au milieu de la route servent de barrage. Des gamins, bandeaux rouge à la tête, sandales aux pieds, Kalachnikov en bandoulière, demandent notre identité. Leurs yeux – sans rêve ni avenir, sont enivrés de chanvre. On passe...de l'autre côté du miroir.

Les témoignages recueillis sont indescriptibles. Le corps des femmes sont devenus des champs de bataille. Les hommes tués, humiliés, émasculés. De charniers en charniers, les récits décrivent l'ignoble. Un nom revient comme un refrain morbide : Jean-Pierre Bemba. Ce chef rebelle congolais qui a vendu ses enfants pour les transformer en automates sanguinaires.

Nous sommes revenus plusieurs fois dans ce pays pour essayer de comprendre le pire, lever le voile sur ce qui s'est passé et établir les responsabilités. Les victimes continuent de souffrir la double peine de l'indifférence et de la stigmatisation. La justice ne veut pas les entendre. De l'autre côté du fleuve Oubangi, comme une ultime souffrance, Bemba est nommé vice-président. Il se présente aux présidentielles mais perd de peu la magistrature suprême.

Impossible de perdre espoir. On pense à ses femmes qui luttent sans merci pour retrouver dignité et avenir. On démultiplie les appels au secours. On s'en remet à la justice internationale. Elle hésite. On se bagarre. Elle nous écoute.

Le 25 mars 2008, Jean-Pierre Bemba est arrêté en Belgique. Il devrait être transféré devant la Cour pénale internationale. Une victime crie sur les ondes : “J'ai l'impression de revivre”. Nous aussi.

dimanche 18 mai 2008

Florilège

Quelques jours paisibles, ensoleillés, dans ce Damuso de Panté. Couscous de poisson et raviolis de Giovanna. Grappa du Nuccio. On se prélasse sur le port. La panda nous trimballe vers le lac volcanique, à Khamma et ailleurs. On se lance, file chez l'architecte, et lui présente nos envies dessinées sur un coin de table. Le projet prend forme. On est heureux. Vous êtes tous invités le 25 août 2010 à taper la pétanque et manger la pizza sous les canisses de notre prochain bonheur.

Vol overbooké. 24 heures d'attente. Arrivée à Johannesbourg. Pas de connection vers le Swaziland. J'y vais en bus. 5 heures pour arriver dans ce royaume de fou, sorte d'Eldorado pour Afrikaners en mal de golf et de casino. Les zulus perpétuent leur tradition parqués dans des villages culturels où de grosses blanches s'étonnent que les danseurs aient copié Johnny Clegg.

Je m'y trouve une nouvelle fois pour une mission de l'internationale contestataire. Les Ong interpellent les Etats. Ceux-ci se moquent du monde.

Florilège : Des avocats zimbabwéens osent critiquer le processus électoral au Zimbabwe qui voit le vieux Mugabe s'accrocher à son pouvoir, traquant défenseurs des droits de l'Homme et opposants politiques pour arracher un second tour. Le délégué du Zimbabwe menace : “vous n'êtes que des espions du monde occidental qui vous payent grassement pour ternir l'image de mon pays”. Des militants gays and lesbiens se voit répondre le sourire au lèvres que “de telles pratiques n'existe pas au Rwanda et en Ouganda. Ce n'est pas dans notre tradition”. Sur les droits des femmes, le représentant du Swaziland pérore en annonçant qu'il a lui même 5 femmes et qu'elles sont toutes très heureuses. “Ce qu'il faut pour les satisfaire, c'est en avoir!” L'Algérie traite la FIDH d'organisation terroriste. Un classique. La Tunisie ne comprend pas que l'on puisse critiquer le manque de liberté dans son pays, alors même que Sarko loue les formidables progrès en matière de protection des droits de l'Homme. L'Ethiopie vante son intervention militaire meurtrière en Somalie au motif de la lutte internationale contre le terrorisme.

Le tout est de ne pas se décourager!


Mazzara

Vacances. Jour de la Libération fêtée dans ce petit village de pêcheurs de l'Ouest de la Sicile. Quelques anciens résistants, réunis sur le bord de mer, commémorent la chute de Mussolini. Au même moment, Il Cavaliere, fraîchement élu président du Conseil, fricote avec la fille du Duce. Et le nouveau maire de Rome est un neo fasciste patenté. Qu'ils sont fourbes ces italiens!

A peine descendu du bus en provenance de Palerme, deux apprentis curés nous accueillent chaleureusement en nous offrant un café ristreto au bistro du coin. L'un d'eux me fait étonnamment penser à un ex musicien de ZZ top qui aurait trouvé son chemin rédempteur version Don Camillo. Barbe dru, soutane, lunettes de soleil de hard rocker, un look à faire vriller les moustaches des gardes suisses du Vatican. Vitto, un très bon pote d'angé, nous rejoint au comptoir. “Restez là 10 minutes, je reviens”. Une centaine de marmots s'impatientent bruyamment sur les bancs de la petite église d'en face en attendant l'onction divine. “Aujourd'hui, c'est journée portes ouvertes, entreprise commerciale”, nous dit-il. “Certains d'entre-eux trouveront peut être la foi!”. L'office rondement mené, se termine par une mini procession. Laissant ZZ top et les autres Frères amateurs s'occuper des enfants, Vitto nous emmène visiter le séminaire.

En chemin, nous rencontrons 3 bonnes soeurs. Il nous présente. “Elle, c'est la plus jeune de la maison”. Se retournant vers moi : “mais t'as vu, elle est moche comme un pou. Certainement une astuce du Saint Père pour nous empêcher de briser notre voeu de célibat!”. Quelques pas plus loin, on croise l'archevêque, en costume de Mazarin. Ce dernier rouspète : “J'en peux plus d'attendre le retour des gamins habillé comme un pingouin. Je file me changer”. La discussion continue sur “le mariage du siècle” que Vitto doit célébrer à Pantelleria, alors que la mariée attend un enfant. Toute l'île en parle depuis deux mois. La mariée sera-t-elle en blanc?

Tranquillement installé dans son bureau, Vitto nous montre quelques photos où on peut l'apercevoir à côté du Pape. “Je les garde dans cette pochette, car j'ai un peu honte de les mettre au mur”.

On ressort prestement car Vitto veut absolument nous faire voir la Casbah – quartier d'émigrés tunisiens où les carabinieri n'ont par le droit de cité. C'est incroyable le nombre de lieux au monde ou les forces de sécurité sont bannis! Déambulation dans les dédales, petites ruelles colorées où les mosquées se font discrètes dans cette ville aux cent églises. On raconte que les maisons de dieu sont toutes tournées vers la Méditerranée, une façon de provoquer les “barbares” musulmans. Le quartier est en pleine réhabilitation grâce aux fonds constitué à la suite du terrible tremblement de terre de 1968. Qu'ils sont fourbes ces italiens! On entre dans un jolie petite boutique. Vitto soutien l'activité de cette coopérative où des femmes reçoivent une éducation gratuite et travaillent à la création artisanale de tapis. Plus loin, nous longeons le port, son marché de poisson à la criée où, la veille, Vitto a acheté les crevettes et calamars qui orneront plus tard notre repas. On s'arrête quelques minutes attendris devant le petit bateau que notre hôte rêve d'acheter pour son loisir.

Prochaine escale, le musée de la marine. Vitto me glisse a l'oreille que toutes les pièces exposées n'ont pas été trouvées dans la mer mais dans les jardins et maisons des pêcheurs. Qu'ils sont fourbes ces italiens. Je signe le Livre d'or du nom de Satyre, la statut de bronze vedette de l'exposition, et Vitto me succède en paraphant son message par Jean Paul II.

Retour au séminaire. Alors que les gamins se gavent de hot dog au son d'Eros Ramazzoti, nous nous réjouissons des fruits abondants de la mer tout en dégustant une bonne bouteille de vin blanc, sous le regard me semble-t-il jaloux, d'un Christ trop longtemps resté sur sa croix. Et Vitto continue de nous régaler : “Elle, elle veut faire son voeux de chasteté. Lui, c'est le dernier communiste de Mazzara. Lui, c'est notre plus jeune séminariste. Il veut absolument entrer des les ordres. Son problème, c'est qu'il est plutôt beau gosse et il reçoit des dizaines de SMS de minettes qui tentent en vain pour le moment de lui faire changer d'avis. Lui, on peut pas dire qu'il a les mêmes atouts physiques! Mais j'ai pas l'impression qu'il soit vraiment impliqué. Je lui ai conseillé de se taper une fille afin d'éclairer son choix”. Un prêtre s'approche. “Ah, vous habitez Kenya? Vous devez connaître soeur Roberta”? Euh, non. “Si, si, elle est très connue dans ce pays”. Euh, non!

Il est temps de se rendre à Trapani pour décoller vers Pantelleria. Zizi top au volant, à 120 à l'heure sur les petites routes de campagne, nous voyons défiler agréablement des kilomètres de vignes. Au milieu de nul part, entre deux rêves, on croise un hôpital flambant neuf, mais fantôme : “Il a été construit il y a 5 ans. Ils ont même fait la route depuis l'aéroport pour permettre aux ambulances de venir. Mais tout est bloqué à cause de la mafia!”. Qu'ils sont fourbes ces italiens. Arrivés dans ce petit aéroport de Sicile, Vitto reçoit un appel. C'est l'archevêque. “Ouais, j'arrive, je termine deux trois absolutions et je vous rejoins”.


dimanche 13 avril 2008

Intermède

Week-end de grosse glandouille. Triage de dossier. Reflection sur l'avenir du monde. Repos. Piscine. Le plaisir de se sentir chez soi – au calme, après un debut d'année en fanfare où l'orchestre a plus souvent joué de la musique militaire que des partitions d'Armstrong. D'ailleurs, RFI annonce que la liste du gouvernement d'union sera présentée cette après-midi. N'arrivant pas à se mettre d'accord avec le premier ministre, le président avait prévu de nommer 40 ministres! D'aucun ironisait : « Kibaki et les 40 voleurs ». Toujours est-il que c'est un soulagement national après plusieurs jours d'intrigues. Des manifestations d'exaspération avaient resurgi parmi la population civile : Kibera avait redonné de la voix. Voitures brûlées. Machettes ressorties. Simple avertissement pour ces politiciens plus fiers et têtus qu'un zèbre.

Angé et moi errons donc d'un canapé à l'autre. De la terrasse à la chambre. On se prélasse, cool. Décontractés. Température agréable. Le temps n'est pas encore complètement à la saison des pluies. Sieste. Lecture.

Viens de finir La stratégie des Antilopes (quand les Antilopes sont poursuivies par les prédateurs, elles courent ensemble se sentant ainsi protégées. Mais quand le félin s'approche dangereusement d'une proie, alors elles se dispersent, chacune de leur côté, suivant la stratégie du chacun pour soi... laissant la cible à son destin). Jean Hatzfeld titre ainsi son troisième opus sur le génocide rwandais. Il tente de comprendre les mécanismes de cette réconciliation forcée, ou comment Hutus et Tutsis peuvent vivre dans le même village, la rue d'à côté, 14 ans après l'ignoble.

J'entame à présent Le Parfum d'Adam de Ruffin. L'écrivain Ambassadeur de France au Sénégal nous plonge dans une sorte de polar écolo. Pas inintéressant au moment où le « tout pétrole » oppose l'économie à l'environnement dans une mondialisation fiévreuse. On parle de la crise du pouvoir d'achat en Occident. On se bat contre la vie chère dans les Caraïbes en Haiti, en Afrique au Cameroun, au Niger, au Burkina Faso et ailleurs. La contestation grandit autant que les prix montent. L'explosion monétaire de l'or noir rend plus pauvres les pauvres qui ne peuvent plus payer les produits de premières nécessités. Quand la mondialisation mondialise la misère. Construisons vite des murs se disent les européens avant que celle-ci nous envahisse.

Pink Floyd psychadélise nos heures de détente. Petit foot hier. 2-1 contre une équipe du coin. J'ai planté un but un peu par hasard. On a fêté ça. Expérience culinaire à midi. Tentative de samosas à la viande. Surtout ne pas oublier la menthe!

RFI annonce la réussite de l'opération militaire française contre les preneurs d'otage somaliens. Fort de ce succès, Sarko se fait le chantre de la lutte anti pirates dans le golfe d'Aden. C'est vrai y'en a marre des Rakam le Rouge et autres Capitaine Fracasse ou Capitaine Crochet qui nous sabotent nos navires. Et puis il ne faut pas plaisanter avec le petit Nicolas quand il s'agit d'un Yacht. C'est vrai ça, où va t-il passer ses vacances si on lui retire ses jouets! Sur la côte, à quelques centaines de miles marins de lieu d'abordage, des milliers de personnes attendent le moment opportun pour sur jeter nuitamment sur une embarcation de fortune en espérant atteindre sain et sauf le Yemen. Ils veulent échapper à cette chaotique Somalie qui se meure des combats entre seigneurs de guerre, éthiopiens, tribunaux islamiques, et militaires d'un Gouvernement fédéral de transition fantoche. Pourtant, depuis que des GI s'y sont fait ridiculisés il y a 15 ans par des snipers, la communauté internationale se désintéresse de ce pays. Sauf Angé, évidemment... Wonder woman est de retour. Dans un mois, en Somalie du sud. Je flippe un peu. La semaine dernière on a dîné avec une minette du HCR qui a reçu plus de 20 impacts de balles sur sa voiture avant de s'en sortir miraculeusement. Prête pour une bonne thérapie! Des enlèvements se succèdent au gré du paiement des rançons. Les UN ne réagissent pas, ou si peu. Quel est l'agenda caché sous cet acharnement? En tous cas, je suis fier comme un pou (de buffalo) de ma petite princesse.

Coltrane apaise mes pensées. Fin de semaine prochaine, on est en vacances. Quelques jours à Paris puis Rome et Pantelleria. La vita é bella.

mercredi 2 avril 2008

Back to the futur

3 villes. 3 retours. 3 ambiances.

Le Caire tout d'abord - Ambiance, film d'espionnage des années 50.

Dans un hall d'hôtel au charme décati de l'ancien empire britannique, où Lawrence d'Arabie et Winston Churchill ont pris le thé. Tel OSS 117, un whisky sec à porté de main, la photographie de René Coty dans la poche intérieure de ma veste - en signe d'allégeance à la République contre la royale perfide Albion. Posé dans un fauteuil club, m'intéressant si peu aux titres d'une feuille de chou empruntée sur un guéridon, j'attends. Un groom me fait signe, clés en main, que je peux monter dans mes appartements. J'écrase mon mégot de cigarette dans le cendrier en nacre de l'ascenseur. « 6th floor, Sir ». Je jette négligemment mes affaires sur le lit pour me détendre sur le balcon victorien duquel je regarde les felouks tracer leur sillon sur le Nil. Ma mission : participer à une conférence de « l'internationale contestataire » organisée secrètement par une instance interlope qui ne dit pas son nom mais se fait désigner par d'obscures initiales : f.i.d.h. Des types du monde entier se sont donnés rendez-vous pour parler de choses aussi étranges que démodées dans ce nouveau monde, telles la liberté d'expression, la protection des droits de l'Homme dans le cadre de la lutte anti-terroriste, le respect du droit humanitaire. Des concepts barbares et hérétiques sur lesquels seuls quelques doux idéalistes osent encore se prononcer. Plusieurs heures de discussions houleuses plus tard, une décision révolutionnaire fut prise : demander à Moubarak de mettre en place les vélib' et des couloirs de bus pour désengorger cette capitale piégée par le tout voiture.

Paris. Ambiance sportive et chanson de Brassens, les copains d'abord.

Cette ville qu'on aime quitter pour mieux la retrouver. Une cité capitale à mes yeux.

Deux semaines d'entraînement olympique – les jeux en ligne de mire. Catégorie : vin rouge, porto et chips. Les chinois n'ont qu'à bien se tenir. Ils ont encore du sushi sur la planche pour rivaliser à Pékin. Ils ont beau, en apéritif, se soûler de joie en scotch'ant les moines tibétains, je suis fin prêt pour la compet'. 25 apéro en 15 jours; une 20aine de resto, tous plus arrosés les uns que les autres; et un brelan de Gilles pour finir – les connaisseurs apprécieront la performance...

Un vrai bonheur de vous voir. De voir les couples devenir familles; les familles devenir nombreuses. Discutions de potes, belote endiablée, histoires de taf. Que du bon, tout comme ses moments agréables avec ma petite famille adorée. Vivement la prochaine fois.

Arusha. Ambiance love, bibliothèque rose.

Après quelques jours de cure de désintoxication forcée à Nairobi, Angé et ma pomme avons décidé de prendre la route pour la Tanzanie. Objectif : Week-end romantique en amont d'une nouvelle réunion de l' « internationale contestataire » à laquelle j'étais convié. 6 heures de bus coincés entre une religieuse, des touristes américains et des travailleurs tanzaniens pour se retrouver à Arusha. Lieu de ma mythologie où les souvenirs élégiaques remémorent cette rencontre avec la déesse du Mont Kili. Deux jours de douceur au milieu de collines verdoyantes évoquant les premières heures de notre histoire, quelques huit années auparavant.

3 endroits, 3 saveurs particulières, 3 plaisirs non dissimulés.


dimanche 2 mars 2008

Notre monde

Kibera. Une ville dans la ville.

Une population estimée à un million d'habitants. Une vaste colline où s'amoncellent pèle mêle une miriade de baraquements en terre et toles ondulées. En contre bas, des villas plutôt luxueuses, un supermarché et, ultime provocation, un golf!

Par sur que les taxis vous y emmène. Faut connaître, être introduit, avoir de la famille. On ne s'y aventure pas par hasard. Personne ne traîne dans le coin.

Nous sommes invités à déjeuner par Eric, un salarié d'Acted, l'organisation pour laquelle travaille Angé. A l'entrée, on est saisi par ces tags qui appellent à la paix, au calme, à la non violence. Beaucoup célèbrent leur héros, Odinga, lui aussi Luo comme la majorité des gens dans ce bidonville. « Raila, people's president ». « No Raila, no rain ». Tous ces slogans sont signés Solo, un jeune rasta, connu dans le quartier pour être l'as du crochetage, le roi du pillage. Ce n'est pas la dernière contradiction de notre monde.

Kibera a vu s'installer ses premiers taudis à la fin du 19ème siècle. Depuis, la colline a grandi, juchée sur les tonnes de discours de l'Empire, Kenyatta, Moi et Kibaki promettant une condition de vie meilleure pour ses habitants. Nombreux sont au chômage. C'est la débrouille, le règne de la récup et le royaume des lascars. Ils sont abandonnés par le système. Les services communautaires de Nairobi n'entrent pas dans le slum, ou rarement, quant on les y oblige. Les flics, c'est pareil. Pas un seul rencontré pendant notre pérégrination. C'est donc l'auto-gestion, quartier par quartier, avec ses chefs et ses multitudes de sous-chefs. On se crée un satut social à défaut de statut économique. Tout le monde est président, secrétaire ou chef de quelque chose.

Nous sommes samedi. Il fait une chaleur incroyable. Les ruelles débordent d'activités. On y vend de tout, surtout n'importe quoi. Les boutiques sont ambulantes, sur les épaules ou la tête des gens. Les fruits se vendent à même le sol à côté de chaussures, d'outils et autres poissons qui semblent posés sur ces étals depuis des siècles. On passe des coiffeurs, des friteries, des bouchers. Les odeurs sont fortes, bonnes ou pestilentielles. Des trous sont creusés un peu partout devant les taudis, chacun espérant forer quelques gouttes d'eau propre, vendues à prix d'or sur cette colline. Les chants religieux s'élèvent des églises. Des enfants jouent au football. D'autres glanent on ne sait trop quoi sur des montagnes d'ordures. Un train de marchandise transperce littéralement le bidonville. Moment d'amusement pour les gamins qui regardent passer ses wagons des temps anciens tout droit venu du Far West ougandais pour se rendre à Mombassa, premier port du pays.

Les choses semblent immuables à Kibera. Pourtant « rien ne sera jamais plus pareil », nous dit le président d'une association de jeunes. Car Kibera s'est enflammé, comme l'ensemble de ce pays aux lendemains des élections truquées. En quelques jours des maisons et boutiques de kikuyus – l'ethnie de Kibaki, ont été brûlées. Les églises n'ont pas échappé au carnage. Les stigmates de ces heures de folie sont encore bien présents. Les kikuyus on fui, pas très loin. Beaucoup se sont regroupés dans Line-Saba le bastion kikuyu du bidonville, aujourd'hui très surveillé. Comment pourraient-ils revivre avec leurs anciens voisins et amis? Mais, la révolte était surtout sociale. Kibera voulait se faire entendre, se faire remarquer. C'est ainsi que 200 hommes ont déboulonnés et transportés un pan de rame du train pour bloquer l'activité économique du pays. Des jeunes ont essayé de profiter de l'agitation politique pour se rendre dans les rues de la capitale et piller de quoi manger et mieux vivre. Il a fallu une descente extrêmement musclée des forces de l'ordre pour juguler le conflit et éviter que celui-ci ne se répande au centre ville. C'est donc en son sein que les dommages ont été les plus grands. Sorte d'auto-destruction. Tous les magasins et les marchés ont été pillés, mis à sac, brûlés. On parle encore de ces combats de rue. Mike, commandant en chef d'un groupe surnommé « tsunami » se déplace avec la démarche placide d'un chef fière de ses troupes.

L'heure est à la reconstruction. Raila est leur premier ministre. Saura t-il s'en souvenir? En attendant, chacun s'évertue à remettre un peu d'ordre dans ce paysage dévasté. Pour ce faire, on s'appuie sur les micro crédits et les organisations humanitaires.

« Si on a pu tout détruire, on doit pouvoir tout reconstruire ». On monte de nouveaux marchés. On nettoie les rues. On réaménage les potagers...

Un viel homme assis sur un banc chippé au cheval de fer : « Nous ne sommes même pas propriétaires de nos taudis. Les terrains appartiennent au gouvernement! ». Derrière lui, au loin, on aperçoit des immeubles construits par UN Habitat espérant reloger les habitants du bidonville. Mais les loyers sont encore beaucoup trop chers.

Espace temps

Fatigués, las de cette actualité aux armes rutilantes. Désarmant! Fatigués de ce personnage bling bling qui nous gouverne. De ses frasques arrogantes. Ses déclarations éhontées sur une prétendue rupture avec la Françafrique quelques jours seulement après le soutien aveugle de nos militaires au régime très autoritaire d'Idris Deby. Retour sur le discours de Dakar : « Je ne suis pas venu, jeunes d'Afrique, pour pleurer avec vous sur les malheurs de l'Afrique. Car l'Afrique n'a pas besoin de mes pleurs ». Quand notre président préfère les armes aux larmes... Fatigués, meurtris par ce continent qui n'en finit plus de sombrer dans la violence au Darfour, en République démocratique du Congo, au Tchad, au Kenya et maintenant au Cameroun. J'en passe et des pires.

On se casse, besoin de calme. Envi de voir si le Kilimandjaro a gardé sa sagesse et des neiges que l'on dit plus vraiment éternelles.


Cyril, un mec à la cool, nous emmène, direction la frontière tanzanienne. 5 heures plus tard, dont une à changer une roue au milieu de nulle part, le soleil tombe aux abords du parc Amboseli, petit joyau du monde maasai. On prévient les gardes de notre arrivée tardive. Normalement tu dois arriver de jour, car la nuit, tous les éléphants sont gris. Et personne n'a réussi à obliger à un pachyderme à regarder à gauche et à droite avant de traverser une route.


Un peu anxieux, à plus de 80 km/h sur une piste à la fois caillouteuse et poussiéreuse, nos yeux scrutent les moindres formes. Une ombre montre ses contours. On s'arrête. 2 lionnes et leurs lionceaux nous regardent, aussi étonnés que nous de cette rencontre. Vraiment magnifique. Puis viens la traversée des chacals et une véritable haie d'honneur d'éléphants nous montrant le chemin de notre sommeil émerveillé.

Et le matin, le plus haut sommet d'Afrique nous contemple avec ses touches blanches . Il nous accompagne, tranquille, souverain en son royaume. Il nous offre les plus beaux des spectacles : autruches, guépards, oiseaux aux mille couleurs, hippopotames, buffles, gnous, girafes et autres troupeaux de zébus qui sillonnent, paisibles, les villages maasai.

C'était beau, calme, apaisant. Ca nous a fait de bien.